Début août 2021, les partisans de l’organisation terroriste Daech (EI) ont publié sur Telegram un clip vidéo tourné à l’est de la République démocratique du Congo, montrant trois garçons, âgés de treize ans maximum, déclarant leur soutien à l’organisation et leur volonté de décapiter leurs ennemis ! Ce clip n’était pas du tout surprenant, car l’EI et ses partisans se félicitent depuis longtemps de recruter des enfants, en particulier mâles, et de les pousser au front. Pire, les enfants seraient les piliers des opérations de recrutement. Et bien que ces dernières années aient connu une diminution notable du recrutement et de l’exploitation des enfants, cette question demeure plus controversée que jamais. Cet article traite des aspects de cette question importante et complexe.

Parcours de recrutement
Avec l’infiltration des partisans de Daech en Afrique de l’Ouest et du Centre, nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère de l’hégémonie de ce groupe qui a trouvé des partisans parmi les enfants crédules. Cette époque ne peut pas être étudiée isolément des événements en Irak et en Syrie, lorsque l’EI a déployé des centaines, voire des milliers de garçons au combat et des données selon lesquelles des dizaines de milliers d’enfants ont été contraints de rester dans des camps fortement surveillés, sous prétexte qu’ils représentent une menace potentielle, comme le prétend l’organisation.

Lorsque l’EI était à l’apogée de sa puissance en Irak et en Syrie, il recrutait des enfants en appliquant un processus en six étapes:
  1. Séduire les enfants par la force et l’autonomie.
  2. Les convaincre de la doctrine et des pratiques de l’organisation.
  3. Exploiter les circonstances difficiles qu’ils ont traversées pour faciliter leur intégration.
  4. Les préparer à participer au combat. 
  5. Répartir leurs tâches, parmi les soldats, prédicateurs, kamikazes Inghimasi (immersifs) et équipes de sensibilisation.
  6. Présence active à l’intérieur et à l’extérieur du champ de bataille.

Ce processus, caractérisé par la souplesse et la précision, recourait à des pratiques, tantôt coercitives et tantôt persuasives. Les pratiques coercitives comportaient la conscription forcée appliquées par Daech à des communautés entières tels les garçons yézidis recrutés comme sous-officiers et soldats et leurs sœurs kidnappées à des fins inhumaines, tandis que les autres membres de leurs familles sont tués ou forcés de faire des travaux ménagers.

Les pratiques persuasives ont permis également à l’EI d’attirer un grand nombre de jeunes, à coup de promesses d’autonomisation, de plaisir, de prestige et surtout de promotion spirituelle. Ces pratiques incluent des appels répétés aux enfants lors de campagnes de sensibilisation qui parcourent les villes et villages que l’organisation contrôlait. Actuellement, l’organisation n’a plus le luxe de s’appuyer sur la bureaucratie officielle et efficace de recrutement et a opté pour le recrutement forcé, telles que l’enlèvement et l’intimidation, au lieu du recrutement volontaire.

Missions et résultats
Les missions publiques et militaires étaient souvent réservées aux enfants et adolescents mâles, puis les filles ont finalement pu s’impliquer dans la construction de l’État terroriste, assumant principalement des tâches logistiques, domestiques et conjugales.

Daech a poussé les enfants mâles à combattre en première ligne après les avoir entraînés, flanqués parfois d’armes lourdes et déployés sur les fronts comme les adultes en tant que soldats, kamikazes et réservistes. À plusieurs reprises, ils ont été filmés en tant que bourreaux en train de tuer les ennemis de l’EI pour attiser partout la colère et l’indignation.

De nombreux enfants travaillaient comme agents médiatiques après avoir reçu des caméras de combat ou des caméras personnelles GoPro afin de pouvoir prendre des photos de bonne qualité. Ce fut le coup d’envoi de l’impact médiatique de Daech. Les enfants des médias furent piégés sur les champs de bataille, tandis que les professionnels de l’image traitaient les sujets les plus difficiles.

Les adolescents et pré-adolescents recevaient rarement une formation pour devenir prédicateurs et imams mais ils prêchaient en tant que fonctionnaires dans les mosquées et les centres de da’wa de Daech, tout en conduisant parfois la prière. Élevés à cette position, ils sont célébrés comme des modèles de la volonté de l’EI de réorganiser violemment les normes sociales dans les zones sous son contrôle.

Influence post-régionale
L’effondrement régional de l’EI en Syrie et en Irak a entraîné un changement dans ses procédures de recrutement d’enfants. Avec la libération de Baghouz en mars 2019, dernier bastion de Daech en Syrie, des milliers de femmes et d’enfants de l’organisation se sont réfugiés dans des camps gérés par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie.

En 2020, on estimait que 43.000 enfants vivaient dans le camp Al-Hol, et plus de la moitié des 2500 résidents du camp Roj  dans le nord-est de la Syrie étaient des mineurs. Les enfants et leurs familles dépendent de l’aide humanitaire pour leur survie et leur condition a empiré exacerbée par la pandémie du (Covid 19).

On craint toujours que ces camps ne se transforment en un «petit califat» ou une «sous-province» de l’EI. Des journalistes en visite ont rapporté que des enfants jetaient des pierres, utilisaient des lames de métal tranchantes et menaçaient ceux qu’ils appelaient «infidèles» et «ennemis de Dieu». Les enfants, en particulier ceux qui soutiennent ostensiblement Daech symbolisent les ambitions du groupe pour la transmission intergénérationnelle et le transnationalisme. En juillet 2019, des images du camp “Al-Hol” montraient un groupe d’enfants enroulés d’un drapeau de l’EI érigé sur un lampadaire, levant le majeur et l’index (signe de victoire) et scandant : (Survie, survie), devise de “survie et d’expansion” de Daech (Baqiah wa Tatamad), acclamés par une foule de femmes. La plupart de ces enfants sont trop jeunes pour avoir suivi les écoles et camps du groupe fermés en 2017, ce qui signifie que leur éducation a commencé dans le camp.

Afin de créer un environnement d’apprentissage loin de la propagande de Daech, l’UNICEF et les forces kurdes d’Al-Hol ont établi 25 centres d’apprentissage dans la section principale du camp. Pourtant, ces institutions ne parviennent toujours pas à amener les enfants à poursuivre leurs études jusqu’au bout du parcours, faute d’enseignants, de ressources et d’espace adéquat.

Tous les centres éducatifs ont fermé en raison du Coronavirus depuis mars 2020, obligeant leurs responsables à distribuer des livres aux enfants pour terminer leurs études seuls. L’enseignement à domicile était la situation par défaut pour les citoyens et les étrangers dans la section rattachée au camp. Les agences ont été en grande partie incapables d’établir des centres éducatifs à cause du refus des femmes d’envoyer leurs enfants recevoir une éducation qu’elles qualifient de laïque.

Dans le domaine de (la survie de l’État), et la mise en œuvre de la deuxième étape du processus d’endoctrinement idéologique et intellectuel adopté par Daech, les femmes semblent avoir été chargées d’élever les dirigeants, combattants et sympathisants futurs de l’organisation. Une brochure publiée en 2014 conseillait aux mères de lire les histoires d’héroïsme des martyrs à leurs enfants avant de se coucher, et à jouer avec eux aux jeux de tirs aux armes pour leur inculquer les principes et les valeurs du groupe.

Evaluation des risques futurs
Les décideurs politiques reconnaissent que les enfants qui rejoignent Daech sont victimes des crimes de leurs parents, et Gilles de Kerchove, coordinateur de la campagne antiterroriste de l’Union européenne, a qualifié les jeunes recrues du groupe terroriste de “bombe à retardement”. Ce commentaire a eu un impact profond sur les décideurs politiques occidentaux concernés par la lutte contre le terrorisme.

Préoccupés par les risques potentiels pour la sécurité des enfants élevés à l’idéologie de l’EI, les États sont aussi confrontés à des défis politiques et éthiques pour rapatrier leurs citoyens. Malgré les appels répétés des autorités kurdes, des organisations humanitaires et des chercheurs, les taux de retour sont encore relativement faibles. En juillet 2019, seulement 25 % environ des mineurs détenus en Syrie sont retournés dans leur pays d’origine ou dans la patrie de leurs parents s’il s’agissait d’enfants nés chez Daech Les taux de retour s’expliquent en partie par les politiques variées des États. Ainsi, au Kazakhstan et au Tadjikistan, la coopération avec les autorités locales a permis le retour rapide de centaines d’enfants des zones de conflit. Pour le Royaume d’Arabie Saoudite, les moyens de rapatrier ses fils chez eux n’étaient pas faciles. Le gouvernement a donc entrepris des opérations de sauvetage spéciales pour assurer leur retour.

Les images du retour des jeunes dans leur pays d’origine sont devenues un moyen de pression pour rapatrier les catégories les plus vulnérables de la population de l’EI par certains gouvernements hésitants ou insensibles à faire des concessions politiques, en retirant certains enfants des camps, et pas tous, comme la Norvège qui a rapatrié 5 orphelins sur 40 en Syrie en juin 2019, tandis que 114 enfants des pays du nord sont toujours en Syrie depuis mai dernier.

La réalité est que la détention à long terme d’enfants dans des camps, même s’ils sont partisans de Daech, est totalement inacceptable. L’inaction apparente des États a contribué au succès des tentatives d’évasion. Des dons ont été collectés pour faire sortir clandestinement les femmes de l’EI et leurs enfants des camps. En mars 2019, le système judiciaire irakien détenait environ 1100 enfants de Daech pour divers chefs d’inculpation, tels que la rébellion et l’entrée illégale dans le pays.

Plus inquiétantes encore sont les informations faisant état d’arrestations arbitraires, d’aveux forcés et de torture de suspects mineurs en détention. Actuellement, deux ans après la (ceinture de transfert de prisonniers), des informations circulent selon lesquelles des enfants, en particulier les adolescents, sont transférés sous prétexte d’assurer leur bien-être des camps vers des foyers sûrs, mais ils finissent dans des prisons pour adultes pour purger des peines à perpétuité, sans aucun espoir de libération.

Déductions
L’approche sécuritaire permanente de la question des mineurs de Daech risque d’entraîner des troubles et des crises humanitaires à long terme. L’opposition généralisée à leur rapatriement a laissé des milliers d’enfants dans des conditions insalubres, avec des possibilités d’éducation très limitées, en deçà de l’apprentissage doctrinal fournies par quelques femmes de l’EI.

Cet environnement renforce les assertions du groupe selon lesquelles son (État) perdure et s’étend. En outre, les pratiques néfastes et illégales de détention des mineurs dans des lieux tels que les prisons irakiennes et kurdes entraînent un risque accru de stigmatisation et de traumatisme psychologique, créant des obstacles supplémentaires à la réadaptation et à l’intégration sociale.

Conclusion
En conclusion, il faut souligner que c’est le succès ou l’échec des mesures envisagées pour prendre en charge ces enfants qui détermine si les ambitions de Daech pour un califat intergénérationnel se réaliseront ou non. Afin d’empêcher davantage d’endoctrinement et de recrutement et éviter d’alimenter les griefs qui ont renforcé le groupe terroriste, l’encadrement de ces enfants devra être une priorité.

Il faudrait les faire éloigner des environnements pernicieux de Daech et leur accorder le soutien psychologique, éducatif et social approprié dont ils ont besoin et les outils nécessaires pour les libérer des influences malveillantes.